Dans l’ombre de Marie Madeleine

Pour les Vézeliens, il était « Julius ». Tout sauf un tiède. Né à Rovigo en Algérie en 1907, il s’avouait lui-même exalté et provocateur. Il le démontrera dès le séminaire, passant ensuite du pétainisme à la France libre et de la discipline de l’officier au rejet du militaire. Que de disputes intérieures dans le parcours de celui qui, tel son compatriote Saint Augustin de Bône, s’exaspérait de « sentir deux hommes en lui » ! Soldat chevalier haïssant les guerres de son temps, il rompt avec l’armée à l’occasion de la guerre d’Indochine. Pied-noir révolté par celle d’Algérie, ses échanges avec Albert Camus et Jean Amrouche compteront dans l’élaboration de son œuvre. Grand séducteur, il vouera-t-il un amour mystique à la sainte de Vézelay, à l’ombre de laquelle il mourra en 2000 à 93 ans.

Un soldat bien peu militaire?

Au delà des contradictions, l’unité de l’homme procédait d’une inflexible intégrité morale. Son œuvre empreinte d’un anticonformisme rageur scande les épisodes d’une vie aussi enflammée que son écriture. Sa première expérience de soldat est celle de navigateur dans un bombardier de la France libre. En ce temps là, les quadrimoteurs Halifax de la RAF affecté aux missions de nuit sur la France ou l’Allemagne volaient tous feux éteints à 300 km/h et presque sans instruments, risquant de se télescoper, le tout sous le feu de la flak allemande. Aux angoisses du navigateur s’ajoute une blessure morale, car « Julius », ce chevalier à qui l’arme noble de la chasse a été refusée, n’arrive pas à oublier qu’il y a des êtres humains sous ses bombes.

Insigne des Forces Aériennes Françaises Libres, où servit Jules Roy

Son premier ouvrage, vrai manifeste de soldat qui n’aurait pas dû l’être, rend compte de ces déchirements sous un titre paradoxal, La vallée heureuse : ainsi les aviateurs désignaient-ils la Ruhr, cible principale des raids alliés. Ce bouleversant témoignage sur les angoisses, les dangers, la perte du meilleur ami, loin de toute exaltation guerrière lui valut 15 jour d’arrêts de la part de sa hiérarchie, qui n’apprécia point cette note discordante au milieu des récits épiques d’après la victoire. Le saviez vous? Les droits d’auteur de ce « best seller » sont à l’origine de son installation en Bourgogne, qui se fera en plusieurs étapes. Il abordera, nous dit son fils, « la colline par cercles concentriques », achetant d’abord une maison à Précy-le-Moult, qu’il abandonne dès que menace le projet d’exploitation de la fluorine à Pierre-Pertuis, puis à Island, Brazey-en-Morvan, enfin à St Martin de la Mer (Côte d’Or) où « il n’est pas heureux », jusqu’à ce qu’il apprenne la mise en vente, à Vézelay, de l’ancien couvent des Ursulines. C’est là, au Clos du Couvent, face à la basilique de Vézelay et tout près d’une basilique vouée à celle qu’il appelle avec ferveur et tendresse Mademoiselle Marie-Madeleine que Jules Roy, accompagné de sa femme Tatiana, trouve la paix en 1978 et met la touche finale à une œuvre féconde, déjà couronnée.

Avec la fresque des Chevaux du soleil, il avait en 1967 signé la saga de l’Algérie des pionniers, et avec La bataille de Diên-Bién-Phù un authentique ouvrage de réflexion géopolitique que les responsables américains de la guerre du Vietnam allaient méditer après sa traduction par Madame Jacky Kennedy. En 1989, c’est la parution de ses Mémoires barbares. Enfin, en 1990, Vézelay ou l’amour fou, le plus lumineux des testaments est un manifeste de ferveur pour la colline éternelle et la « sainte de la Résurrection ».

Sa demeure est devenue une maison d’écrivain où l’on organise des événements littéraires et expositions et qui accueille des écrivains « en résidence ». Et c’est au pied de sa chère basilique que Jules Roy repose, dans le petit cimetière de Vézelay où sa tombe, une grande dalle plate, recueille parfois l’hommage d’une petite pierre.

Le Clos du Couvent, maison de Jules Roy à Vézelay