Henri Vincenot, pionnier du “néo-ruralisme”?

H Vincenot
Henri Vincenot, gaulois jusqu’à la moustache… (© éditions Denoël)

“Comment, vous le revendiquez? Mais ce chantre des Hautes-Côtes vineuses et de la traque du sanglier est enfant de l’Auxois!” Revendiquer Henri Vincenot? Á bon droit; car cet enfant de l’Auxois n’en faut pas moins attaché au Morvan, “robuste silence après les clairs refrains des pays calcaires”, et surtout à Vézelay, synthèse éclatante de deux passions qu’il reliait audacieusement, le compagnonnage et la tradition celtique : “

Le fait de relier les compagnons bâtisseurs aux traditions celtiques n’est pas une attitude anti-chrétienne, mais la conscience que les Gaulois ont conservé leurs traditions même après la christianisation.”

Écrivain de la plus grande Bourgogne

Et surtout, Henri Vincenot, malgré l’enracinement dans sa montagne auxoise, est d’abord le chantre de la plus grande Bourgogne. Dans La billebaude, il évoque le pèlerinage de la Madeleine auquel l’a conduit son grand-père Joseph, le fameux père Tremblot. L’émotion saisit d’abord les deux “Côte-d’Oriens” arrivant en carriole par la route d’Avallon:

“Tout à coup, au sommet d’une côte, au carrefour de Tharoiseau, ce fut l’éblouissement, car la vallée de la Cure s’ouvrait d’un seul coup et en face, auréolée par le soleil couchant,la colline sainte se dressait …c’était la Montjoie de Fontette.”

L’épisode est-il l’un de ces fragments de vie romancée qui abondent dans son œuvre? La qualité de catholique pratiquant et surtout d’ancien Compagnon du Devoir du  père Tremblot, plaide pour sa vraisemblance. Car pour cet “initié”, la basilique est un pèlerinage dont l’enjeu dépasse la simple visite à la sainte pècheresse :

Il y avait là des signes, des escargots, des spirales, des rouelles, et surtout de nombreuses feuilles de chêne que maître Tremblot me montra en disant dans un souffle : Les enfants de maître Jacques! N’y touche surtout pas! Ceux-là savaient”

Par ailleurs, Henri Vincenot chanta longtemps comme basse au sein de la Maîtrise de la cathédrale de Dijon, et sa participation à un concert à Vézelay  est bien attestée, ainsi que sa rencontre avec Romain Rolland. Ésotériste “modéré”, l’auteur du Pape

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Dans le chœur de Vézelay, des marques mystérieuses…

des escargots croyait quant à lui à la Vouivre, esprit personnifiant ce courant tellurique qui traverserait bien des hauts lieux de Bourgogne

  – à commencer par notre mont du Scorpion -, source du bien et du mal depuis la nuit des temps. Le compagnonnage est par ailleurs central dans Les étoiles de Compostelle, roman à la gloire des œuvriers médiévaux, qui plaide pour la recherche du chemin initiatique. De même, dans Le Pape des escargots est-il saisi de jubilation en évoquant la joie de Gilbert et de Germain, deux tailleurs de pierre de retour au pays après quelques déconvenues dans la grande ville :

“Á chaque tournant de la route, un signe apparaissait, annonçant l’approche de cette Bourgogne qu’il s guettaient. Germain admirait les murs épais comme courtine, en belle pierre, couleur de beurre en pot, et les toits. C’était tout cela, avec son air moqueur, qui annonçait leur pays commun, alors que leur arrivaient par le travers de Clamecy les éclats de rire, si semblables aux leurs, de l’Oncle Benjamin et de Colas Breugnon. Ils prirent sans hésiter le frais couloir de la Cure,puis le ravin où le Cousin ruisselait sous des ramées d’aulnes et de hêtres, pour surprendre Avallon dans ses remparts couronnés des grands arbres de Sully.”

Mais sa Bourgogne est civilisation plus qu’identité fermée, et la mobilité – choisie ou non – fut aussi un élément de sa vie. D’abord, comme l’écrit son biographe Michel Limoges, “Henri Vincenot découvrit la capitale par sa faute, ayant réussi le concours d’entrée à HEC […] la grande ville l’assomma surtout par l’aspect factice de tout ce qui bougeait dans la fourmilière.” Puis ce fut le service militaire au Maroc, d’où il tira ses pages les plus belles, inspirées par l’horizon le plus étranger qui soit à son microcosme Éduen : Le sang de l’Atlas révéla l’aptitude de cet écrivain estampillé “de terroir” à témoigner de l’universalité.

Néo-rural avant la lettre

En un temps où la sociologie n’avait pas encore mis une étiquette sur tout comportement individuel ou collectif, Henri Vincenot fut enfin un pionnier du “néo-ruralisme” . C’est en voulant fuir la tristesse d’un enterrement au village que le jeune Henri âgé de 17 ans, errant à la recherche de sa petite chienne partie sur la piste de quelque chevreuil, découvrit son graal:

Je crus rêver : nous débouchions dans une petite combe profonde où la forêt dévorait et digérait lentement un hameau de pierres grises; certain toits étaient même effondrés et même de jeunes frênes s’élançaient de l’intérieur de plusieurs maisons éventrées.”

Malgré une connaissance éprouvée de ses bois, il vient de faire irruption dans un univers inconnu,troublant, magique:

“C’était la belle au bois dormant, j’en étais le prince charmant […] les murs étaient beaux, comme ceux d’une cathédrale avec des équarries verticales et d’un seul jet”.

Il s’agit bien d’une commotion, que rend supportable la conviction de se trouver en présence du but de toute une existence:

“Puis, m’adressant à ma chienne qui se léchait les pattes : “Tu vois, Mirette, rappelles-toi bien de ça, c’est ici que je viendrai finir mes jours!“ Oui, je me souviendrai toute ma vie de cette phrase-là”

…Reste à présenter la Belle au bois dormant à la seule princesse à qui elle pourrait faire de l’ombre, sa fiancée Andrée. Mais un amour identique pour le pays commun n’a pas compté peu dans leur attirance, étayant ce coup de foudre qu’ils ont vécu lors d’un banquet paysan et que sublime la curieuse sensation de s’être toujours connus. Pas de problème, Andrée (rencontrée en fait à l’école de commerce de Dijon…) est amoureuse d’Henri, elle le sera de la peuriotte (la pourrie); un nom peu engageant, une terre dont personne n’aurait voulu, qui n’aura jamais de vraie route d’accès.

Pendant plus de trente ans, chaque été verra les parents Vincenot et leurs trois enfants s’échapper avec bonheur de Dijon puis de Paris, couchant d’abord sous la tente puis dans les premières granges restaurées du hameau, puisant l’eau au petit ru, gâchant le mortier et essartant les ronces. La récompense de ces épreuves de chevalerie? Un domaine habitable de 80 ha. Car cet homme de plume, excellent peintre, bon musicien, créateur de décors de théâtre, était aussi un opératif, un tactile auquel ses deux grands-pères Compagnons passants avaient transmis plus que les rudiments de divers métiers. Seule la maladie l’empêcha de terminer complétement le chantier de la peurriote, combe bien aimée où le vieux druide repose en compagnie d’Andrée sous une croix celtique.

Á Paris, les jaloux de lettres ironisaient sur les gilets rustiques ou les lavallières “spéciales télé” de cet invité récurrent à l’émission Apostrophe de Bernard Pivot. Alors, un vieux roublard, Vincenot? Une vieille pratique, comme on dit ici d’un Bourguignon mystificateur (pléonasme?). Avant tout un homme qui avait tenu sa promesse en forme de rêve exigeant.