La croisade de la Paix (1946)

« Je ne voyais que des pieds déambulant dans la nef…il faut dire qu’âgé alors de huit ans, mon regard portait au ras du sol …il a fallu que mon père me prenne sur ses épaules pour voir la procession. » Ainsi Pierre-Étienne Breguet, habitant d’Uzy et l’un des derniers témoins oculaires de l’événement, âgé de quatre ans à l’époque, relate-t-il « sa » croisade de la paix.

La “Croix des prisonniers”, exposée dans la nef de la basilique.

Nous sommes en 1946. Au terme d’un conflit qui pour la première fois a ensanglanté le monde entier, l’année précédente a vu enfin s’imposer le silence des armes, de l’Arctique à la Sicile et du Pacifique Sud à la Mandchourie. Quant à la France qui voit revenir prisonniers et déportés dans un pays exsangue, elle connait un difficile retour à la paix. Et c’est une fois de plus la colline éternelle qui va montrer au pays le chemin d’un avenir espéré par tous, qui prend pour la seconde fois de son histoire la forme d’un appel à la croisade. Mais il s’agit cette fois de « vaincre les forces de la haine », en un pèlerinage qui entrera dans l’histoire de Vézelay sous le nom de Croisade de la Paix.

Á l’origine de l’événement, le père Paul Doncœur, jésuite et marcheur infatigable, né à Nantes en 1880. Aumônier militaire en 1914, il participe comme brancardier aux grandes batailles du premier conflit mondial et lutte ensuite pour que soit procurée à tous les soldats une sépulture décente : il parcourt les principaux théâtres de batailles avec un groupe de volontaires et met en chantier en novembre 1918 la nécropole de Souain près de Châlons en Champagne. Puis il se consacre au scoutisme, développant le secteur de « la route » destiné aux jeunes gens de plus de 18 ans.

Son initiative emporte la décision de sa hiérarchie et la participation des moines de la Pierre-qui-Vire, mais surtout l’appui de laïcs de toutes convictions, qui se mobilisent pour un événement affirmant la volonté de revivre d’un continent meurtri. Très vite se manifestent des volontaires de Suisse, du Luxembourg, d’Italie, de Belgique et d’Angleterre mais aussi d’Alsace: ils seront plus de 30 000 qui ont fait vœu de transporter à pied quatorze lourdes croix de bois et doivent converger à la Cordelle – lieu fortement lié à « l’autre » croisade, celle de Bernard – le 22 juillet, jour de la Sainte Madeleine, puis gravir la colline jusqu’au parvis de la basilique.

Apparaît alors l’ennemi de la veille : dans les campagnes de l’après-guerre, la figure du prisonnier de guerre allemand employé dans les fermes est familière. Ils seront plus de 750 000 à être libérés en 1948. Et 30000 d’entre eux, instruments de la réconciliation populaire, choisiront de demeurer dans notre pays.

Prisonniers de guerre allemands vers 1945.

Or, non loin de là à Asquins et aux Bois de la Madeleine, existent deux regroupements de ces vaincus en feldgrau. Protestants comme catholiques, ils seront nombreux à demander de s’associer au pèlerinage et confectionnent leur croix – la quinzième – avec les poutres d’une maison détruite par les bombardements : exposée dans le transept, on la reconnaît aujourd’hui à sa facture plus rustique. Dans une Europe confrontée aux défis du pardon et de la reconstruction, cette étonnante expérience de fraternité qui sanctionnait l’ébauche d’une vie commune fut alors le plus fort des symboles d’espoir.