La pierre de Bourgogne : de grands crus

Au Moyen-Âge, et plus généralement avant la révolution des transports du xixè siècle, toute recherche de matériaux de construction devait suivre le “règle de proximité”. Le bois? Première ressource dans les régions froides et tempérées, il fut aussi longtemps le plus adopté pour les maisons d’habitation. Partout disponible, de grandes quantités en étaient de plus indispensables pour tour chantier d’église ou de château, pour les charpentes et surtout le montage des voûtes dont le soutènement provisoire nécessite d’énormes cintres de chêne. Le fer? Il intervient pour les crampons, mais aussi pour les tirants de renfort qui soulagent la pression de la voûte sur les murs et piliers. Bien des noms de cantons forestiers de notre région sont éclairants : Ferrières, les Ferriers, le bois du Fourneau, ou des fosses témoignent encore de l’extraction d’un minerai dont la transformation fut facilitée par l’omniprésence du combustible, ce bois situé “juste au dessus”.

Quant à la pierre, si elle est “juste en dessous”, sa qualité est inégale suivant la géologie locale. Entre Yonne et Serein, on peut encore traverser alternativement des villages aux médiocres façades de calcaire dont les moellons grisâtres imposent le crépi protecteur et d’autres où de beaux bâtiments de pierre sèche offrent l’ocre, le crème, le blanc éclatant ou bleuté.

Les voûtes caractéristiques de la basilique de Vézelay

Lorsque avec l’épanouissement du roman bourguignon, puis de ce style ogival – qu’on a si mal nommé gothique – l’exigence de qualité du matériau s’imposa à l’architecte, le souci de trouver une pierre digne de la demeure divine fit passer outre les contraintes du transport : c’est ainsi que malgré la distance des deux sites (40kms), la pierre de Massangis fut employée pour la construction de l’abbaye de Fontenay. Quant à Vézelay, on sait que l’alternance d’ocre et de blanc sur les voûtes qui rend  la nef fascinante découle du choix de deux calcaires différents : celui de Montillot, extrait à 8 kms de la colline, et celui de Tharoiseau, à 7 kms. Or, le chariot du xiiè siècle ne pouvait transporter qu’un m3 de pierres à la fois et, même sur de telles distances jugées négligeables aujourd’hui, le placide train des bœufs n’autorisait que deux allers-retours par jour. Encore transportait-on des pierres déjà pré-taillées dans la carrière afin de les alléger. Dans le cas de carrières souterraines, cette pratique généralisée a en outre l’avantage d’offrir au ciseau une pierre encore tendre, car légèrement humide. Véhiculée par des rouliers, et notamment les galvachers du Morvan dont on connaît le rôle capital avant l’apparition du chemin de fer, a pierre de Bourgogne va peu à peu imposer sa réputation, tant dans la construction que dans la décoration intérieure.

Á la conquête de Paris

Les différents bassins d’extraction de la pierre en Bourgogne

Énergique, autoritaire et compétent, Georges Haussmann a-t-il mis à profit son bref séjour préfectoral dans l’Yonne (1850-1851) pour en inventorier les ressources, sinon s’y constituer un”carnet d’adresses”? Les produits de nos carrières seront en tout cas élus lorsqu’il s’agira de fournir des matériaux de qualité pour les gigantesques chantiers de la rénovation de Paris. Trois régions du département fourniront ces calcaires de qualité:

– le plateau de Forterre autour de Courson-les-Carrières (le site patrimonial de la carrière d’Aubigny se visite toujours) fourniront les chantiers de l’Hôtel de Ville, du Conservatoire des Arts et Métiers, du Jardin des Plantes, et bien sûr de l’Opéra Garnier;

– En terre-Plaine avallonnaise, la pierre de Massangis, dans la vallée du Serein, confirmera une excellence acquise depuis le xiiè siècle, de même que celle de Molay; – En Vaux d’Yonne, c’est la calcaire bathonien d’Andryes, au nord-ouest de Clamecy.

Carriers de Massangis au début du xxè siècle

En 1889, la pierre de l’Yonne est toujours à l’honneur, et les calcaires durs de la vallée du Serein sont utilisés conjointement avec ceux de Forterre dans les massifs de soubassement de la tour Eiffel. Plus près de nous, c’est cette même pierre de Massangis que les architectes ont choisie pour la cathédrale orthodoxe du quai Branly. Quant à la pierre d’Andryes, on l’utilisa toujours avec bonheur pour les dallages.

Grands crus de la Côte d’Or

Sous les prestigieux climats viticoles de la montagne de Corton, au nord de Beaune, s’est accumulé un beau calcaire oolitique d’un beige très délicat. Et surtout, il  est un gisement aussi connu du monde que le cru de la Romanée-Conti: celui de Comblanchien, qui marque la limite entre les Côtes de Beaune et de Nuits. C’est un banc de 70 m d’épaisseur de calcaire bathonien très pur, résistant et compact à grain fin, non gélif. Son aspect veiné imitant le marbre, ses nuances du rose au beige en font un revêtement très recherché depuis trois siècles, qui aura lui aussi ses heures de gloire dans le Paris rénové de Napoléon III, l’architecte Garnier l’utilisant pour les dallages et escaliers de l’opéra, mais aussi dans la construction.

Carrière de Comblanchien