“Sans eux, pas de basilique” : I- Prosper Mérimée : la volonté politique

Prosper Mérimée (1803-1870 (pastel de François Rochard)

C’est François Guizot,  ministre de l’Intérieur de Louis-Philippe, qui crée en 1930 l’Inspection Générale des Monuments Historiques. La France cherche alors à restaurer la continuité de son passé au delà de la parenthèse révolutionnaire. Mais bien des chefs d’œuvre ont été abandonnés à l’incurie locale ou à un vandalisme poursuivi bien au delà des excès de la Convention. Et c’est en 1834 que Prosper Mérimée est nommé à la tête de ce service où son père Léonor était déjà secrétaire. Bien qu’abordant une période de sa carrière féconde en chefs-d’œuvre, l’écrivain est  contraint de travailler pour gagner sa vie mais supporte mal d’être “rond de cuir” : il verra donc dans  l’itinérance du poste l’occasion d’échapper à la hiérarchie. Dynamique “patron” de l’Inspection durant vingt-cinq ans, il mènera de front l’écriture et les tournées qui le conduisent dans toute la France et, à leur tour, fécondent son inspiration. C’est le cas pour La Vénus d’Ille, un oppressant “polar archéologique” qu’imprègne une ambiance maléfique, ou pour Colomba (1840) qui doit tout à une connaissance des traditions glanée lors de sa mission de Corse.

Ces voyages qui durent parfois plusieurs mois donnent lieu à une foule d’impressions, notations sur les modes de vie locaux, descriptions et vues personnelles sur l’art, minutieusement consignées dans des carnets rapidement publiés : Notes d’un voyage dans le Midi de la France (1835); Notes d’un voyage dans l’Est de la France (1836); Notes d’un voyage en Auvergne la même année, suivies en 1840 des pittoresques Notes d’un voyage en Corse. Pour notre plaisir, ce travail officiel est complété par des lettres pleines de verve à ses amis : au gré de ses fatigues et contrariétés, l’auteur de Carmen  égratigne souvent avec férocité les mœurs locales, tandis que le célibataire viveur y déplore une continence forcée. Aimant découvrir et apprendre, Mérimée va devenir un spécialiste de l’art roman grâce à des observations comparées élargies à toute la France.

Mission impossible?

A peine nommé, il décide de partir le 31 juillet 1834 pour une première tournée de cinq mois qui le mènera jusqu’au Midi et à la Corse ; et c’est le 8 août qu’il arrive à Vézelay où il éprouve l’éblouissement du pèlerin:

“Le soleil se levait. Sur le vallon régnait encore un épais brouillard percé ça et là par les cimes des arbres. Au-dessus apparaissait la ville comme une pyramide resplendissante de lumière. […] Le spectacle était magnifique, et ce fut avec une prédisposition à l’admiration que je me dirigeai vers l’église de la Madeleine.”

basilique 1810
La basilique de Vézelay au xixè siècle (Lithographie d’Asselineau). Noter les clochers octogonaux sur les deux tours.

Mais ce dandy, une fois passés les remparts, déchante lorsqu’il est confronté au manque de confort : “Je suis, écrira-t-il, depuis un jour dans une ville très célèbre parce que Saint Bernard y prêcha la seconde croisade, maintenant si arriérée que le cirage anglais y est inconnu et même l’encre de la Petite Vertu, au point que j’ai été obligé d’en composer moi-même pour vous écrire.”Quant à la basilique, la première vue du monument, avoue-t-il, “me refroidit un peu”. Son examen minutieux  va conforter la première impression:

“Les murs sont déjetés, pourris par l’humidité. On a peine à comprendre que la voûte toute crevassée subsiste encore. Lorsque je dessinais dans l’église, j’entendais à chaque instant des petites pierres se détacher et tomber autour de moi…Enfin, il n’est aucune partie de ce monument qui n’ait besoin de réparations….La ville de Vézelay est pauvre, sans industrie, éloignée des grandes routes, dans une position peu accessible. Il lui est impossible de subvenir je ne dis pas aux réparations nécessaires,mais même à celles qui n’auraient pour but que d’empêcher les progrès de la destruction. Aussi le mal s’accroit tous les jours.”

Il s’essaie ensuite à l’analyse architecturale. Le tympan du narthex l’a intrigué, et l’attitude de son “christ dansant” le fascine, bien que son approche des œuvres exclue le plus souvent l’émotion :

“Au milieu du tympan, la figure de Jésus-Christ attire d’abord l’attention; elle est de proportion colossale, la tête dépassant même le sommet du tympan; l’ajustement, remarquable par sa ressemblance avec celui de certaines statues antiques, se compose d’un peplum plissé à très petits plis, retombant jusqu’à la ceinture; d’une robe fort ample, plissée de même, à grandes manches qui laissent voir une autre robe d’une étoffe différente. “

Quand au fameux drapé,  il lui inspire une hypothèse strictement matérialiste : 

On observe dans plusieurs parties des vêtement, des plis concentriques ou plutôt en spirale. Des étoffes en usage dans l’Orient offrent encore le même aspect. Cela tient, je crois, aux procédés de blanchissage. Au lieu de les repasser et de les aplatir comme nous le faisons, les Orientaux les tordent sur elles-mêmes; de là les plis en spirale, si souvent reproduits dans la sculpture byzantine.”

Et les notes de l’inspecteur général se concluent par ce cri d’alarme, martelé dans le rapport officiel : “Si l’on tarde encore à donner des secours à la Madeleine, il faudra bientôt prendre le parti de l’abattre pour éviter les accidents.” Mais l’argent ne suffit pas; il faut la volonté de s’en servir, et Mérimée exige d’emblée le contrôle des crédits de la Direction des Beaux-Arts, trop faibles ou sous -employés. Relever le défi de Vézelay exige un homme d’exception, capable avec l’appui de l’Inspection Générale de bousculer l’incurie des “usines à gaz” ministérielles, préfectorales ou locales. Il va donc mettre toute son autorité à imposer Viollet-le-Duc, jeune architecte auquel sont confiés dès 1840 les travaux de sauvetage de la Basilique Sainte-Marie Madeleine, un chantier qui durera  jusqu’en 1862.

Naissance du “patrimoine”

Le tympan du narthex de Vézelay, durant les travaux, vu par le peintre Corot.

La volumineuse correspondance poursuivie tout au long de leur vie témoigne tout autant de leur amitié que de leur engagement pour la conservation du patrimoine. Créant une administration moderne à partir d’un organisme récent aux attributions vagues, Mérimée va faire émerger des acteurs de terrain qui préfigurent nos actuels architectes des bâtiments de France.

D’autres tournées le ramèneront à Vézelay, où il fait étape dès qu’une mission l’amène en Bourgogne, comme à Autun où il fait dégager le temple de Janus. Il s’y rend ainsi en 1842 pour vérifier le travail de Viollet-le-Duc. Bien que réservé devant “l’interprétation” de certains détails – comme une frise extérieure “fort peu byzantine” – , il constate avec une fierté légitime que la basilique, “une admirable église qui me doit de ne pas être à terre à l’heure qu’il est, et peut être considérée comme sauvée.”

Ainsi, le sauvetage de ce joyau dédié à la sainte de la Résurrection aura été l’un des plus grands combats menés par cet “incroyant profond”, peu sensible à l’Esprit qui baigne les monuments religieux qu’il s’attache à sauver. Au final, ce qui n’était à l’origine qu’un emploi nourricier est devenu une véritable vocation: ce faux dilettante, bon vivant à la plume acerbe, laissera le souvenir d’un extraordinaire précurseur de la protection du patrimoine.

Pour en savoir plus :

Xavier DARCOS : Mérimée – Édition La table Ronde – coll. Petite vermillon, Paris, 2004.

Notes d’un voyage dans le Midi de la France, 1835, réédition Adam Biro, Paris, 1989. (Extrait dans Mérimée et Vézelay sur le  site des  Amis de Vézelay,