“Sans eux, pas de basilique” : II – Viollet-le-Duc : l’engagement artistique

Photographie de Viollet-le-Duc jeune.

Fils d’un haut fonctionnaire conservateur des résidences de Louis-Philippe, Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc (1818-1879) connut dès son adolescence celui qui facilitera sa carrière, Prosper Mérimée, Inspecteur Général des Monuments Historiques à partir de 1834. S’il se destine à l’architecture, il refusera le passage par l’École des Beaux-Arts, apprenant son métier auprès de l’architecte Achille Leclère et surtout en autodidacte lors de voyages répétés en France et en Italie.

C’est à Vézelay, à l’âge de 22 ans, qu’il entame en 1840 “l’impossible restauration”,poursuivie durant près de vingt ans. Devenue église paroissiale après la suppression de l’abbaye en 1790, la basilique abordait le siècle dans un état de décrépitude croissant auquel les “replâtrages” successifs opérés sous la Restauration ne pouvaient remédier faute de moyens de la municipalité. L’incendie causé en 1819 par la foudre tombant sur la tour St Michel avait bien donné lieu à l’octroi d’un crédit de 3000 F visant à colmater les brèches de la toiture et à reprendre certains piliers, porté à 5000 F les années suivantes ; mais le rapport de 1821 qui prévoyait 36 000F de travaux rendait manifeste leur insuffisance : Viollet-le-Duc allait engloutir 825 961 F entre 1840 et 1861, et les pouvoirs parisiens 43 000 F au titre de l’entretien courant jusqu’en 1881.

“Il faudra bientôt prendre le parti de l’abattre pour éviter les accidents”: le  cri d’alarme de Mérimée est en même temps un désaveu de la politique de saupoudrage budgétaire. Car la seule toiture aura nécessité neuf réparations d’urgence entre 1803 et 1838. Quant au crédit spécial de 3000 F consenti en 1837 par le Ministère de l’Intérieur, il ne vise que le maintien des conditions du culte, loin du souci de préservation artistique.

Pour s’opposer à la ruine annoncée du monument, il manque à la fois les compétences et une volonté s’affirmant à chaque niveau de décision. Car l’architecte départemental Leblanc, révoqué pour sa passivité, puis son successeur Macquet n’ont fait durant toutes ces années que temporiser. Et l’enfant du pays, Augustin Caristie, né à Avallon d’une illustre lignée d’architectes d’origine italienne, a lui même renoncé.

Vézelay : une mission-test.

Perdant patience, le Ministre de l’Intérieur Duchatel avise alors les Préfets qu’il a confié une mission à Viollet-le-Duc, “architecte spécial” que l’on souhaite dégagé des instances locales.

Sirène Vézelay
Détail d’un chapiteau original déposé par Viollet-le-Duc : sirène (Musée lapidaire, Vézelay)

Et avec lui, l’histoire va s’accélérer: arrivé à Vézelay le 3, il dresse ses relevés durant dix jours et rend ses conclusions le 21 : “le monument est un gouffre”. Nommé officiellement le 30 mars, il est chargé du chantier le 7 avril.

L'”architecte spécial” est très tôt conscient qu’il joue sa carrière à Vézelay et que sa mission prend peu à peu figure d’enjeu national; il s’en confie auprès de François-Nicolas Comynet, un imprimeur avallonnais devenu le meilleur des maîtres d’ouvrage: “Il faut absolument que ces travaux marchent bien; c’est presque devenu un problème politique”. D’où ses inquiétudes, celles de Mérimée et l’atmosphère de tension permanente entre autorités locales, décideurs et entrepreneurs, avivée par les mesquineries administratives d’un préfet pratiquant l’obstruction ; on l’imagine le soir, essayant d’oublier les soucis de la journée à l’étage du petit café de la rue Saint Étienne dont une plaque nous rappelle la petite histoire, mal concentré sur sa partie de billard.

Un théoricien de la restauration

 C’est à Vézelay que  le jeune architecte va mettre pour la première fois en pratique la théorie de la restauration qu’il appliquera ensuite à Pierrefonds, au Puy ou à Carcassonne, basée sur la recherche de l’état d’origine…ou sur l’interprétation d’un monument comparable à celle d’une partition musicale. Il l’a définie dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIè au XVIè siècle :

“Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un  moment donné”.

Thèse courageuse, qu’il assortit toutefois d’un certain nombre d’exigences :

– la restauration doit s’appuyer sur la documentation scientifique la plus complète: relevés, photographies, études archéologiques qui garantissent son exactitude.

– elle doit concerner non l’apparence du monument, ni l’effet qu’il produit, mais d’abord sa structure, impliquant l’emploi judicieux de matériaux plus solides pour en assurer la durée.

“La cathédrale de Reims achevée” (dessin de Viollet-le-Duc): sa vision de la cathédrale “idéale”…

Car le monument est un témoin du passé autant qu’une œuvre d’art: pour que la leçon d’histoire soit perçue, il doit être aussi complet que possible et suffisamment  homogène: cette conception était alors commune à tous les restaurateurs européens, et Viollet-le-Duc ne faisait pas exception. Un tel volontarisme va à l’encontre des principes actuels des restaurateurs, qui prônent une réparation réversible des monuments, rendus possibles par l’emploi de matériaux non pérennes. Ainsi n’a t-on pas hésité en 1996 à “dé-restaurer” la basilique Saint Sernin de Toulouse pour la rendre à l’état antérieur aux travaux de Viollet-le-Duc.

Dans un petit ouvrage consacré à Saint Marie-Madeleine, le chanoine Despiney, ancien curé de Vézelay, explique – et approuve- les choix de base de l’architecte :

“Viollet-le-Duc, abandonnant l’œuvre gothique des moines, avait préféré reprendre leur premier travail roman. Il n’innovait pas, puisque les débris romans existaient, mais il voulait l’église dans son état primitif…on ne saurait l’en blâmer”.

Il opte en effet pour l’unité se style de la nef en restituant telles qu’elles étaient à l’origine les 4ème,5ème et 6ème voûtes proches du chœur – très abimées-, et en remplaçant trois voûtes gothiques – les 7ème, 8ème  et 9ème – par la forme romane primitive recréée. Cette mise en valeur par opposition du chœur gothique construit vers 1155 aboutit à cette splendide perspective que nous admirons aujourd’hui, tout le monde s’accordant à reconnaître que la complémentarité des deux styles est l’un des secrets de la splendeur de la Madeleine de Vézelay qui suffirait, au delà du scrupuleux travail accompli sur les chapiteaux et sculptures à faire de sa restauration un modèle de réussite.

De la critique à la réhabilitation de Viollet-le-Duc

Á Vézelay, comme à Pierrefonds ou Carcassonne, l’application des principes de Viollet-le-Duc a soulevé des critiques passionnées,  résumées en trois griefs majeurs : achèvement hasardeux des éléments ou ensembles architecturaux retrouvés incomplets, ajouts d’imitations stylistiques (le fameux “gothique troubadour”), et remplacement trop systématique des sculptures trop abimés par des copies : encore reconnaît-on à ces derniers “une science et une fidélité si scrupuleuse que de bons historiens d’art ont pu s’y tromper”, comme l’écrit Raymond Oursel, spécialiste de l’art roman bourguignon. Au surplus, les partisans de la “grisaille authentique” ne lui pardonnent pas d’avoir raclé la pierre et blanchi les enduits au point de faire paraître le monument encore neuf près de 150 ans après. Á l’inverse, des chantres de la Bourgogne comme l’historien Gaston Roupnel font preuve d’un lyrisme certain :

Ample basilique ou l’art roman tente déjà les grandes ascensions du gothique…Sous l’ombre colorée, il n’y a pas seulement les révélations nouvelles de l’Art; les inspirations du christianisme sont venues s’y rassembler […] C’est, à l’entrée de cette bourgogne, le seuil où s’ouvre sa voie des sanctuaires, la port où s’ouvre son âme avec son chemin sans fin dans les cieux”.

Dans l’Yonne, Viollet-le-Duc restaurera aussi l’église de Saint-Père-sous-Vézelay, le Palais des archevêques de Sens, les églises se Saint-Florentin, Avallon, Montréal, Saint Étienne et Saint Eusèbe d’Auxerre et l’abbaye de Pontigny. Il construira même de toutes pièces une église néo-gothique à Aillant-sur-Tholon. Car pour lui et pour ses disciples férus de Moyen-Âge, le gothique est le style français par excellence.

Alliant la plus vaste culture historique et l’immense érudition technique et archéologique due à ses voyages, montrant des talents de dessinateur hors pair, Eugène Viollet-le-Duc faut aussi un homme d’une exceptionnelle capacité d’engagement physique et intellectuel. Ce n’est qu’en 1862 qu’il pourra abandonner la direction du chantier de Vézelay parvenu à son terme. Mal engagé et aux limites de la faisabilité, le sauvetage de la Madeleine servit de test “grandeur nature” aux conceptions d’un jeune architecte doublé d’un pionnier de cette histoire des formes que le siècle suivant allait promouvoir. Sa réussite offrit en outre à Prosper Mérimée la preuve du bien fondé de la politique de réhabilitation du patrimoine qu’il voulait voir généralisée. C’est pourquoi l’hommage qu’il renouvellera à son ami peu de temps avant sa disparition porte la marque de la gratitude la plus sincère :

“Jamais mission hasardeuse ne fut acceptée avec plus de dévouement, commencée avec plus de résolution, dirigée avec plus de sagesse, de méthode et d’économie”

BIBLIOGRAPHIE :

Pierre HAASÉ : L’intervention du comte de Montalembert dans la nomination de Viollet-le-Duc à Vézelay – Bulletin de la Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne, 1987.

Raymond OURSEL : Lumières de Vézelay – Éditions Zodiaque, 1993.