“Sans eux, pas de basilique”. III- Nicolas Comynet : la maîtrise opérative

La pierre de la carrière d’Aubigny à Taingy (Yonne) fut utilisée à Vézelay et à Saint-Père comme à Paris.
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Á l’été 1840, une fois approuvés les cahiers des charges, dressés les relevés et épures, des ouvriers appartenant à ce que nous appelons maintenant “les corps d’État” investissent la colline de Vézelay pour réparer le monument blessé : il va falloir sélectionner, charroyer, “cuber” et tailler selon les gabarits les pierres adéquates, claver des tuiles non gélives. Les cintres destinés aux arcs nécessitent d’énormes quantités de chêne. Le fer, l’acier et le plomb fondu sont également requis pour les crampons et joints. Tous matériaux qui se marchandent âprement, sont parfois soumis à des pénuries, à la rétention spéculative ou à la fraude. Les travaux peuvent pour leur part souffrir de malfaçons : courant au xixè siècle, le marchandage à la tâche pousse les ouvriers à bâcler sans se soucier de la qualité des finitions et sera interdit en 1848.

Qui sont ceux qui durant vingt ans furent au sens propre la “cheville ouvrière” de la restauration de Vézelay? On sait que le marché des ouvrages de maçonnerie sera confié au même entrepreneur jusqu’à la fin des travaux, un certain M. Demay, de Coulanges-sur-Yonne, qui doit se faire seconder par plusieurs appareilleurs pour la taille de pierres. Or, si les Compagnons du Devoir sont bien présents sur les chantiers parisiens de Viollet-le-Duc – c’est au compagnon charpentier Henri Jorge dit Angevin l’enfant du Génie que l’on doit la flèche de Notre-Dame – on ne possède aucune trace écrite de leurs interventions à Vézelay. Une tradition orale compagnonnique très présente et surtout la nature délicate des travaux plaident toutefois pour une présence quasi-certaine des Devoirants : copier un chapiteau du xiiè siècle n’est pas à la portée d’un tâcheron.

“La grandeur d’un métier, c’est d’unir des hommes” (Saint-Exupéry) : si la vision de l’architecte le plus génial implique des ouvriers en pleine possession de leur métier pour s’incarner, le succès de l’œuvre dépend aussi du savoir-faire d’un chef d’orchestre. Et c’est un enfant du pays au parcours atypique qui sera pour Viollet-le-Duc le factotum idéal. Né à Avallon en 1791, François-Nicolas Comynet  est établi imprimeur en 1825 à l’emplacement de l’actuel marché couvert; selon un usage qui a perduré jusqu’au xxè siècle dans les métiers du livre, il est également libraire-éditeur et tient un cabinet de lecture – c’est-à-dire une bibliothèque de prêt – de 5000 volumes. Endetté à partir de 1837, la vente de son affaire ne suffit pas à apurer son passif. Il cherche donc une situation et se propose comme régisseur au comte de Chastellux puis sollicite un poste de substitut à la justice de paix de Vézelay par l’intermédiaire du maire d’Avallon Jules Houdaille. Il commandera en 1839 une collection de 29 ouvrages techniques sur le bâtiment à l’éditeur spécialisé Roret et, faute de trésorerie, lui proposera de les troquer contre…du vin. Son but? Se former en autodidacte afin de postuler comme inspecteur des travaux de restauration de la basilique de Vézelay, qu’il sait imminents.

On ignore comment il a approché Viollet-le-Duc qu’il rencontre à Paris le 21 juillet 1840, le jour même où celui-ci rend son alarmant rapport à l ‘Inspection Générale, ni ce qui a motivé la confiance du jeune architecte. Connivence d’autodidactes? On sait que Viollet-le-Duc avait refusé le passage par l’École des Beaux-Arts. Mais plus certainement sens de la complémentarité des positions : confronté à Vézelay à un environnement local défiant voire hostile, le protégé de Mérimée a conscience d’être un “parachuté”. Nul doute que l’Avallonnais a su vendre sa connaissance du pays, des gens et des mentalités, bref d’un homme qui comme l’écrit Arnaud Timbert, “connait les Bourguignons”.

Une nouvelle existence commence pour l’ancien homme des livres : poussé par la nécessité et doté de la plus grande conscience professionnelle, le zèle qu’il déploiera sur le chantier appuiera efficacement l’ardeur visionnaire du restaurateur. Les lettres très techniques échangées avec Viollet-le-Duc portent autant sur les approvisionnements dont il négocie les marchés que sur les prestations des entrepreneurs et rendent compte de ses démarches et contrôles minutieux et exhaustifs. Lui revient également la tâche ingrate de ferrailler contre l’administration préfectorale, s’imposer devant le maire et le curé de Vézelay et de veiller aux conditions de travail, défis qu’il relèvera avec un sens aigu de ses devoirs. 

Cintre pour la construction d’un arc de maçonnerie. © CRDP de Strasbourg

Le premier problèmes sera celui des approvisionnements. Á l’annonce de la restauration de la Madeleine s’est déclenchée dans la Nièvre forestière toute proche une ruée sur les bois nécessaires aux cintres de charpente dont les stocks disponibles ont été achetés par des spéculateurs, doublant les prix en quinze jours. Il faut également choisir les qualités de pierres les plus adaptées. Entre les carrières de la Manse près de Dornecy, celles de Mailly-la-Ville et surtout les nombreuses carrières creusées sous le plateau de Forterre près de Courson – village qui prendre en 1878 le nom emblématique de Courson-les-Carrières – on peut compter sur une offre régionale riche et variée. Celle d’Aubigny, transformée aujourd’hui en centre d’animation patrimoniale  autour de la taille de pierre, contribuera à la restauration de la basilique ainsi qu’aux travaux parisiens du baron Haussmann.

“La pierre de Courson est une pierre tendre qui se travaille à la scie. Elle est bien moins coûteuse que celle de la Manse, mais peut-être un peu trop tendre pour les arcs doubleaux, mais par contre, sera idéale lorsqu’il faudra exécuter les sculptures.”

Intervenant sans cesse pour que soient respectés délais et conditions des marchés, le conducteur des travaux est également un homme sensible et attentif aux conditions de travail en un temps qui ignore les assurances de tous genres. En témoigne cette lettre adressée en août 1840 à Viollet-le-Duc :

“Un malheur affreux vient de nous arriver : par la maladresse des charpentiers, un malheureux père de famille vient d’avoir la jambe massacrée au point que l’amputation a été jugée nécessaire et faite immédiatement. Ce malheureux est dans la dernière des misères : une femme malade et quatre enfants en bas âge, de 2 à 11 ans, et aucun ressource…vous obtiendrez sans doute de prompts secours, je pourvois aux premiers besoins, en attendant.”

Á l’approche des grands froids, il fera distribuer aux nécessiteux les brouettes de copeaux et déchets de bois stockés durant l’été. Mais le plus démoralisant pour les restaurateurs de Vézelay, c’est l’obstruction de la Préfecture qui diffère autant qu’elle le peut le mandatement des crédits destinés aux travaux. Privés d’acomptes avant la fin de l’année 1840, les entrepreneurs souffrent ensuite régulièrement de retards de paiements pour des motifs futiles. La mesquinerie des bureaux éclate au grand jour lorsque s’étant déplacés pour réclamer leur dû, ils s’entendent  répondre,  note Comynet, que

Cette affaire est extraordinaire, et que l’on en a jamais vu de semblable, et que c’est pour cette raison que les mandats n’avaient pas été envoyés…le fait est  qu’il y a une très grande négligence dans les bureaux de la Préfecture”.

Car l’attitude du comte de Bondy, préfet de l’Yonne vexé de se voir dépossédé de ses prérogatives depuis le choix de Viollet-le-Duc par le ministère, ne fléchit toujours pas en 1841, ce dont l’inspecteur des travaux s’alarme le 28 avril :

Si la Préfecture de l’Yonne et le payeur continuent à mettre la même opposition, il sera tout à fait impossible de continuer les travaux de la Madeleine.”

Est-ce parce qu’on  l’a transmis sous cette forme à des générations d’écoliers que nous disons tout spontanément que “Le Nôtre est l’auteur des jardins de Versailles”, ou que “L’opéra de Paris est dû à Garnier”? N’oublions pourtant pas que “L’homme pense parce qu’il a une main” : souhaitons donc que cette belle sentence attribuée au philosophe grec Anaxagore, gravée à l’entrée du musée du Compagnonnage de Tours,   nous incite à rendre justice aux opératifs et à leurs talents.

Fac-similé d’une lettre de Comynet à Viollet-le-Duc (Archives de l’Yonne)

Pour en savoir plus :

Arnaud TIMBERT : Restaurer et bâtir – Viollet-le-Duc e Bourgogne – Presses universitaires du Septentrion, 2013. www.septentrion.com

Bulletin de la Société d’Études d’Avallon, 1983 : Lettres de François-Nicolas Comynet à Viollet-le-Duc.