Suivez le bœuf, ou la complainte des galvachers

Entre l’Yonne, la Cure et la Canche – joli affluent de l’Arroux autunois – s’épanouit au xixème siècle une véritable civilisation du bœuf. Dès l’enfance, le p’tiot morvandiau y mène “les rouges” au pré. Les rouges. Les bêtes de race morvandelle, dont la belle robe allait du roux clair au brun châtaigne. Hélas, ces bœufs autochtones petits mais puissants, dociles et adroits dans les plus fortes pentes disparurent avant la fin du siècle, remplacés un moment par l’auvergnate Salers, autre race à tout faire, et surtout par la charolaise dont la lourde carcasse intéressait davantage le boucher.

Boeufs rouges Morvan
“Les bœufs” : Ce tableau de Rosa Bonheur est la seule représentation en couleur de l’ancienne race morvandelle à robe rouge.

Puis l’adolescent devient un “toucheux d’bœufs”: accompagnant la menée des grands convois destinés aux abattoirs parisiens ou lyonnais, il va s’initier à la conduite de l’animal, puis à son dressage sous la conduite d’un aîné. Cette nouvelle science lui permet de monter en grade dans la confrérie du bœuf et d’y devenir un beutier (bouvier) qui ira se louer pour les labours dans les plaines du bas-pays, de Berry en Champagne et jusque dans la Somme: “Fais d’abord ta Picardie”, tel est le conseil que donnent les anciens à un jeune trop pressé de se marier, le statut d’adulte étant subordonné à ce rite de passage qui n’est pas sans rappeler le tour de France des Compagnons du Devoir. Mais, une fois établi, c’est un autre état qui lui permettra au prix d’une exil saisonnier de subvenir aux besoins d’une famille : celui de galvacher.

Qu’est-ce qu’un galvacher? Un conducteur d’attelage bovin, entrepreneur de charrois. Définition un peu courte au vu de la pluralité des débouchés offerts à son expertise, comme on dot aujourd’hui : l’INSEE, l’URSSAF et autres colleurs d’étiquettes sociales auraient bien du mal à les enfermer dans une catégorie. Ecoutons plutôt La Complainte des galvachers leur “hymne” composé en 1847 par le poète patoisant Clément Sauron:

Planchez, Montsauche et Saint-Brisson

Au premier mai, tous nous partons. Ouroux, Gâcogne

Frétoy, Gien puis Arleuf,

Adieu Corcelles,

Anost, Verreins, le Creux!

Au premier mai : les “treuffes” (pommes de terre) sont plantées, et voici délimité le pays de la galvache.

Chère Fanchon, assuie tas yeux,

Voici le moument des r’aidieux,

Ailons, mai belle,

Aidoucis ton chaigrin,

Souais-mouai fidèle

Jusqu’ai la Saint-Martin

En Morvan, comme en Auvergne ou Savoie, la longue absence des saisonniers montagnards fait reposer la famille sur la solidarité du clan villageois et la vaillance de l’épouse. A la Saint-Martin, (11 novembre) les récoltes seront rentrées, les bêtes vendues et les “ardoises” payées: c’est  partout en France une date-clé du calendrier paysan. Mais revenons au joli mois de mai : tels les oiseaux migrateurs, les galvachers ont leur point de concentration situé dans la commune d’Anost dont le hameau de Bussy et son célèbre café “Chez le Cô” accueillent le rite immuable des départs, ponctué par le coup de l’étrier :

Montons la route,

Et chassons le souci;

Buvons la goutte

Chez le Cô à Bussy.

Où vont-ils, ces marins de terre-ferme? Là où la force de l’animal et l’habileté manœuvrière sans pareille du conducteur sont devenues indispensables. Et pour quels travaux? En premier lieu, le labour dans les plaines fertiles qui accèdent alors à l’agriculture intensive : Beauce, Brie, Champagne, Thiérache picarde et même plateau lorrain. En effet, bien que s’y multiplient alors les cavaleries de percherons ou d’ardennais, le bœuf y est encore indispensable au défrichage initial ou au défonçage des sols: placide et obstiné, jamais arrêté par la souche tentaculaire ou la pierre enfouie. Il faut alors l’encourager au moyen du long aiguillon – lance symbolique et attribut principal du galvacher, dont il use avec modération – et par les onomatopées d’un chant de dressage si particulier que le patois désigne sous le terme de tiaulage.

Pour la Bourgogne,

Allons, piquez vos bœufs!

Attelage transport forestier
Convoi de transport de grume.

Avec la clientèle des voisins vignerons, on sort des “activités primaires” chères à l’INSEE, puisque les Morvandiaux se livrent au charroi des fûts emplis des nectars de Beaune, Nuits ou Mâcon vers les villes du Nord, puis vers les gares d’expédition dès l’arrivée du chemin de fer. Mais ils opèrent aussi comme “vracquiers minéraliers”, selon la classification actuelle:

Les uns s’en vont à Commentry,

Les autres à Bourges en Berry,

Puis à la Guerche,

Nevers et autres lieux,

Commentry? Un petite centre sidérurgique de l’Allier, demandeur de frêt lourd : minerai, charbon, scories et fer transformé…pour le lourd, la prime aux bœufs! Au temps des chantiers parisiens d’Haussmann, ces pondéreux comprennent tous les matériaux de construction, calcaires de Bourgogne, granit ou meulières. Un autre créneau prisé des Morvandiaux fut celui des cendres de bois résultant de l’industrie saline d’Arc-et-Senans, destinées aux champs des paysans de la Bresse.

Mais leur page de gloire,les galvachers l’ont écrite avec leurs exploits dans le “plus que lourd” allié aux conditions les plus difficiles, à savoir le débardage forestier qui met en jeu des grumes de plusieurs tonnes et requiert des attelages de dizaines de bœufs et une science du levage éprouvée, une page dont le captivant musée d’Anost garde le témoignage. N’allons pas croire en effet au nom d’un misérabilisme erroné que la galvache est toujours le fait d’un micro-entrepreneur: s’il y avait bien en 1860 plus de 700 galvachers dans le seul village d’Anost, certaines familles y possédaient 60 paires de bœufs! Et il va de soi que le maître bouvier sait lire et écrire mais surtout calculer les prix et jauger les volumes, comme en font foi les livres de comptes retrouvés. D’où ce conseil donné à l’épouse à propos de l’enfant, dans lequel il faut préparer le successeur:

Envié en classe

Le p’tiot sans l’fère manquer,

Plus fort que le charroi des barriques bourguignonnes fut la prouesse accomplie par les galvachers lorsqu’ils convoyèrent à Paris pour l’exposition universelle de 1890 un foudre pouvant contenir 200 000 bouteille, commandé en Hongrie par la maison de champagne Mercier. Précédemment, lors de la construction du réseau de chemin de fer sous le Second Empire, ce sont eux qui acheminèrent jusqu’aux chantiers des lignes les traverses, rails, pierres de ballast et jusqu’aux locomotives au moyen de théories de bœufs difficiles à imaginer de nos jours. Ainsi vit-on la galvache prêter la main à l’avènement d’un progrès qui allait la tuer…

Car l’épopée du bœuf allait fortement décliner dès les années 1910, pour disparaître vers 1920…en même temps que partaient les derniers trains de bois flottés de l’Yonne et de la Cure. Il se dit pourtant dans le “haut pays” qu’un bouvier obstiné continua contre vents et marées à atteler le joug et à conduire son attelage jusqu’en 1965.

Galvachers en costume
Reconstitution d’ambiance au musée des galvachers d’Anost.

Pour en savoir plus : une visite s’impose à la Maison des Galvachers d’Anost (71), l’un des “éco-musées éclatés” du Parc Naturel Régional du Morvan.