Ultreïa! ou : par des chemins millénaires

“Nous avons quitté Vézelay à six heures du matin. Á peine assez clair pour lire la carte. Nos équipement neufs de marcheurs nous gênent un peu aux entournures…[…] Au bout du chemin pâle, mille sept cents kilomètres plus loin, nous avons rendez-vous avec “Monsieur Saint-Jacques”[Pierre BARRET – Jean-Noël GURGAND : Priez pour nous à Compostelle]

En cette année où Vézelay et tous les lieux “jacquaires” d’Europe célébrent les 20 ans de l’inscription des Chemins de Compostelle au patrimoine de l’humanité, il est juste de rendre hommage à deux pionniers qui, par le succès de leur ouvrage  Priez pour nous à Compostelle signèrent une étape essentielle de la renaissance du pèlerinage.

 

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“Vézelay, Vézelay, Vézelay, Vézelay”

“Vézelay, Vézelay, Vézelay, Vézelay”…connaissez-vous plus bel alexandrin de la langue française?” – Louis ARAGON

Il faut arriver à la lumière du soir par la route d’Avallon afin de ne pas manquer la “Montjoie” de Tharoiseau et de saluer en pèlerin la Madeleine sur son éperon, qui cache si bien les maisons des hommes. Vézelay en ses vignes, proche du Morvan au point que, dit le dicton, “Ses poules y vont en champ”. Est-ce la forme du village qui, bien avant que n’existât la photo aérienne,  l’a fait nommer Mont du Scorpion? Ou bien les incessants conflits qui opposèrent les habitants à leur seigneur-abbé et ce dernier à tous les pouvoirs, puis les Huguenots aux papistes lors des guerres de religion?

Vézelay, où toute fureur trouve rémission dans le sourire de la pécheresse pardonnée, dont les reliques firent marcher bien des foules. Oui, celle à qui Jules Roy, guerrier plein de regrets et vézelien d’adoption, adressait ses mots d’amant et n’appelait jamais autrement que “mademoiselle Marie-Madeleine”, souveraine d’une colline qu’il plaçait sous le signe de l’amour fou.

Vézelay, où Bernard de Clairvaux prêcha la IIè croisade en 1146 sur les pentes de la Cordelle. Venus du cœur du continent, de plus humbles marcheurs y prirent durant des siècles le départ pour Saint Jacques de Compostelle: les coquilles de bronze scellées dans la chaussée de la grande rue réaffirment le rang de la cité comme tête de la “voie limousine” du pèlerinage.

Vézelay, confronté au devoir de respiration planétaire que lui impose son classement par l’UNESCO au patrimoine de l’humanité : le salut aux œuvriers médiévaux se double d’un hommage à  ces penseurs d’envergure qui, de Romain Rolland à Maurice Clavel, y ont mis loin du monde le point final à une œuvre vouée à l’universel humain.

Vézelay, où la lumière du chœur gothique de la basilique fait chanter le duo des calcaires bourguignons, offrit un point d’aboutissement à l’art des ymagiers romans et à la science des architectes de Cluny : c’est ici que ce rapprochement

moulin mystique VZL

donna le meilleur, un joyau que nous avons failli perdre. Car si discutée qu’ait pu être la restauration du monument par Eugène Viollet-le-Duc au XIXè siècle, pensons que “sans elle, nous irions pleurer sur des ruines”, comme disait Dom Bénigne Defarge, le voisin de La Pierre-qui-Vire.

“Sans eux, pas de basilique”. III- Nicolas Comynet : la maîtrise opérative

La pierre de la carrière d’Aubigny à Taingy (Yonne) fut utilisée à Vézelay et à Saint-Père comme à Paris.
© Archives LGM

Á l’été 1840, une fois approuvés les cahiers des charges, dressés les relevés et épures, des ouvriers appartenant à ce que nous appelons maintenant “les corps d’État” investissent la colline de Vézelay pour réparer le monument blessé : il va falloir sélectionner, charroyer, “cuber” et tailler selon les gabarits les pierres adéquates, claver des tuiles non gélives. Les cintres destinés aux arcs nécessitent d’énormes quantités de chêne. Le fer, l’acier et le plomb fondu sont également requis pour les crampons et joints. Tous matériaux qui se marchandent âprement, sont parfois soumis à des pénuries, à la rétention spéculative ou à la fraude. Les travaux peuvent pour leur part souffrir de malfaçons : courant au xixè siècle, le marchandage à la tâche pousse les ouvriers à bâcler sans se soucier de la qualité des finitions et sera interdit en 1848.

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“Sans eux, pas de basilique” : II – Viollet-le-Duc : l’engagement artistique

Photographie de Viollet-le-Duc jeune.

Fils d’un haut fonctionnaire conservateur des résidences de Louis-Philippe, Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc (1818-1879) connut dès son adolescence celui qui facilitera sa carrière, Prosper Mérimée, Inspecteur Général des Monuments Historiques à partir de 1834. S’il se destine à l’architecture, il refusera le passage par l’École des Beaux-Arts, apprenant son métier auprès de l’architecte Achille Leclère et surtout en autodidacte lors de voyages répétés en France et en Italie.

C’est à Vézelay, à l’âge de 22 ans, qu’il entame en 1840 “l’impossible restauration”,poursuivie durant près de vingt ans. Devenue église paroissiale après la suppression de l’abbaye en 1790, la basilique abordait le siècle dans un état de décrépitude croissant auquel les “replâtrages” successifs opérés sous la Restauration ne pouvaient remédier faute de moyens de la municipalité. L’incendie causé en 1819 par la foudre tombant sur la tour St Michel avait bien donné lieu à l’octroi d’un crédit de 3000 F visant à colmater les brèches de la toiture et à reprendre certains piliers, porté à 5000 F les années suivantes ; mais le rapport de 1821 qui prévoyait 36 000F de travaux rendait manifeste leur insuffisance : Viollet-le-Duc allait engloutir 825 961 F entre 1840 et 1861, et les pouvoirs parisiens 43 000 F au titre de l’entretien courant jusqu’en 1881.

“Il faudra bientôt prendre le parti de l’abattre pour éviter les accidents”: le  cri d’alarme de Mérimée est en même temps un désaveu de la politique de saupoudrage budgétaire. Car la seule toiture aura nécessité neuf réparations d’urgence entre 1803 et 1838. Quant au crédit spécial de 3000 F consenti en 1837 par le Ministère de l’Intérieur, il ne vise que le maintien des conditions du culte, loin du souci de préservation artistique.

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“Sans eux, pas de basilique” : I- Prosper Mérimée : la volonté politique

Prosper Mérimée (1803-1870 (pastel de François Rochard)

C’est François Guizot,  ministre de l’Intérieur de Louis-Philippe, qui crée en 1930 l’Inspection Générale des Monuments Historiques. La France cherche alors à restaurer la continuité de son passé au delà de la parenthèse révolutionnaire. Mais bien des chefs d’œuvre ont été abandonnés à l’incurie locale ou à un vandalisme poursuivi bien au delà des excès de la Convention. Et c’est en 1834 que Prosper Mérimée est nommé à la tête de ce service où son père Léonor était déjà secrétaire. Bien qu’abordant une période de sa carrière féconde en chefs-d’œuvre, l’écrivain est  contraint de travailler pour gagner sa vie mais supporte mal d’être “rond de cuir” : il verra donc dans  l’itinérance du poste l’occasion d’échapper à la hiérarchie. Dynamique “patron” de l’Inspection durant vingt-cinq ans, il mènera de front l’écriture et les tournées qui le conduisent dans toute la France et, à leur tour, fécondent son inspiration. C’est le cas pour La Vénus d’Ille, un oppressant “polar archéologique” qu’imprègne une ambiance maléfique, ou pour Colomba (1840) qui doit tout à une connaissance des traditions glanée lors de sa mission de Corse.

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