Ultreïa! ou : par des chemins millénaires

“Nous avons quitté Vézelay à six heures du matin. Á peine assez clair pour lire la carte. Nos équipement neufs de marcheurs nous gênent un peu aux entournures…[…] Au bout du chemin pâle, mille sept cents kilomètres plus loin, nous avons rendez-vous avec “Monsieur Saint-Jacques”[Pierre BARRET – Jean-Noël GURGAND : Priez pour nous à Compostelle]

En cette année où Vézelay et tous les lieux “jacquaires” d’Europe célébrent les 20 ans de l’inscription des Chemins de Compostelle au patrimoine de l’humanité, il est juste de rendre hommage à deux pionniers qui, par le succès de leur ouvrage  Priez pour nous à Compostelle signèrent une étape essentielle de la renaissance du pèlerinage.

 

Les chiens et les gendarmes

C’est le 19 avril 1977 que Jean-Noël Gurgand, grand reporter, et Pierre Barret, homme de médias et patron d’Europe n°1, futurs co-auteurs de romans historiques à succès, mirent leurs pas dans ceux des marcheurs ancestraux de la Via Lemovicensis qui rejoint les Pyrénées par Limoges et Périgueux et dont la “tête de ligne” n’est autre que notre chère colline; car c’est à Vézelay que se rassemblaient pour rendre hommage aux reliques de Sainte Marie-Madeleine – non moins vénérées que celles de l’Apôtre – les pèlerins du Nord-Est du royaume mais aussi les Allemands, Hollandais et même Polonais vu que cette voie dite “limousine” est européenne et débute à Gdansk, sur la Baltique.

En Espagne, un chemin conçu pour les pèlerins

Or, en 1977, point de coquilles ni de balisage mais plutôt la “grande brasse” avec boussole de rigueur: effacés de la mémoire paysanne dans une champagne berrichonne récemment remembrée, les chemins de Saint-Jacques se sont évanouis. Rien de commun avec l’Espagne où nos deux défricheurs du sacré trouvent toujours un berger pour démêler l’imbroglio des pistes et les remettre sur la voie : “El camino de Santiago?Es ese!” (le chemin de Saint-Jacques? C’est celui-là). Quant à l’accueil côté français…signalement aux gendarmes, lâcher de chiens, et toujours sidération: “Deux à trois fois, à cause du sac à dos, des gosses nous ont pris pour des parachutistes tombés là par erreur…pauvre Saint Jacques!”

 

Les chemins de l’Apôtre

Les quatre voies de Compostelle  sont de nos jours fort bien balisées, sinon également attractives: la Via Turronensis qui de Paris se dirigeait vers Bordeaux par Tours, la Via Tolosana par Arles, Toulouse et Oloron ne sont plus guère empruntées. Quant à notre chemin de Vézelay, il ne peut rivaliser avec la Via Podensis du Puy-en-Velay. Est-ce dû au souvenir du pèlerinage fondateur, attribué à son évêque Godescalc (950)? Ou à cause de services annexes (portage de bagages, transports d’accompagnement), développés à un point tel que l’on craint un dérapage vers le produit culturel? Elle est en tout cas aujourd’hui la préférée des marcheurs : malgré l’absence de statistiques françaises, l’écart entre Vézelay et le Puy en matière de départs serait de 1 à 20, et le parvis de la Madeleine ne voit partir qu’un peu plus de 2000 pèlerins par an.Toutes ces routes se rejoignent en Espagne à Puente la Reine (Navarre) pour former le Camino francés, le “chemin des Francs”.

Plus de 300 000 pèlerins ont été recensés en 2017 – contre à peine 10 000 en 1992 – par le bureau d’Accueil des Pèlerinages de la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle, organisme qui établit les statistiques côté espagnol et délivre le credencial, carnet à cases qui atteste de l’accomplissement du voyage et que tout pèlerin doit faire tamponner à chaque étape. Le pèlerin actuel chemine “à la carte”: la majorité des Jacquets du 3è millénaire se limite à un unique tronçon, tandis que d’autres fragmentent l’ensemble du parcours sur plusieurs années. Reconnaissons que, dans une monde concurrentiel où la carrière impose à l’adulte ses impératifs, il n’est pas évident de suspendre le quotidien professionnel et familial pour deux mois “sabbatiques”, si forte soit la quête personnelle de sens. Encore un privilège réservé aux (jeunes) seniors? On remarque ainsi que les principales villes de départs sont situées à une centaine de kms de Santiago, permettant aux Français, aux divers Européens comme aux Espagnols qui forment le plus gros bataillon d’effectuer en quelques jours leur pèlerinage.

 

Les voies du sacré

Que vient-on chercher aujourd’hui à Compostelle? Si la motivation confessionnelle regroupe encore de nos jours un peu plus de 20% des partants, le désir de pur dépassement sportif attirerait un même pourcentage de marcheurs. Entre les deux, la masse des aspirants au Camino semble bien refléter une époque férue de développement personnel, où la quête de sens se mêle à une inquiétude centrée sur soi. Á travers la soif  de spiritualité, la méditation ambulante ou un grand trekking d’initiation au symbolisme, on ne peut nier aux 60% de marcheurs restants de chercher les pistes du sacré, fut-ce dans ses versions sécularisées.

Autant de raisons d’affronter les départs sous la pluie, les ronflements symphoniques des dortoirs et les fragrances de chaussettes mal séchées, mais aussi de s’émerveiller au sommet de collines brûlées par le soleil castillan ou fouettées par les embruns galiciens: un monde où se démontre tous les jours l’axiome qui dit que c’est avec les pieds qu’on se nettoie la mieux la tête et, confronté à la répétition journalière des luttes intimes, de faire tout de même  sien le cri immémorial : “Ultreïa”…plus avant!