Vingt siècles de vin à Vézelay

Sous l’église Saint-Étienne, en bas de la rue du même nom, on a trouvé les vestiges d’un temple romain : au vu des objets trahissant un ancien marché, on attendrait Mercure, dieu des carrefours, du commerce et de voleurs. Mais non, il s’agit de Bacchus : on n’échappe pas à son destin. Car si, bien avant l’installation des saintes filles, le cours de la vallée se voue à des eaux guérisseuses, le mont où elles se refugient au ixè siècle, suivies

Minéral et fruité : le chardonnay

vers 858 par les Bénédictins, sera dédié à d’autres liqueurs. Après, c’est une histoire « bien de chez nous », si tant est qu’en Bourgogne l’expression vin de moines frise le pléonasme. Des revers de côtes bien exposés, un sol argilo-calcaire qui promet corps et finesse confortent la conception monastique du vin, produit stratégique dont leurs frères Cisterciens vont pousser l’excellence de Dijon à Mâcon. Cette vision se retrouve à Vézelay, d’autant que la colline est devenue le point de départ du pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle : à tout pieux voyageur est due « la passade », provision de bouche qui comprend une émine (48 cl) de vin par jour.

Pied de vigne attaqué par le phylloxéra

Au xviiè siècle, Vauban dans sa Description de l’élection de Vézelay jugera « fort médiocre » le vin de son chef lieu et « à peine moins mauvais » celui d’Asquins. Puis le terroir de Vézelay, sécularisé et fragmenté depuis la révolution, est frappé par le phylloxéra qui l’anéantit à partir de 1865. Mais, comme partout en France, le coup de grâce est dû à l’hécatombe de la Première Guerre mondiale, qui n’est pas suivie de replantation : la vigne est une industrie de main d’œuvre.

C’est un vignoble de consommation domestique qui va subsister jusqu’en 1970, date à laquelle des cultivateurs décidés à se diversifier et à « faire de la qualité » repiquent les premiers plants nobles au milieu des hybrides « post-phylloxériques » : melon, chardonnay, pinot noir et auxerrois, finalement abandonné.

Un syndicat de défense du vignoble (SICA) est créé afin de disposer d’une structure de vinification et gérer les problèmes fonciers, tandis que la SAFER, la chambre d’agriculture puis le Parc Régional du Morvan aident à la collecte des droits de plantation. En 1989, le syndicat devient coopérative. Marc Meneau, le grand chef de l’Espérance à St Père-sous-Vézelay, replante lui aussi et met des droits à disposition de ceux qui veulent faire du vin, apportant de surcroît le poids de son « réseau ». « Marc Meneau, dit Jean-Yves Deschamps, ancien président de la cave coopérative, était vigneron, et a veillé par dessus tout à la qualité des vins ».

L’évolution rapide de l’appellation sur une période de trente ans sanctionnera la montée de la qualité : bourgogne en 1986, le blanc de chardonnay devient bourgogne vézelay en 1997. Enfin, il se voit accorder l’appellation village de vézelay en 2017, couronnement symbolisé par la « glorieuse Saint-Vincent » de 2019 : « On a réussi grâce aux bénévoles, dit Jean-Yves Deschamps, qui ajoute : il faut maintenant capitaliser là-dessus. »

Et l’avenir semble prometteur pour les 30 vignerons de Vézelay, Asquins et Tharoiseau, dont la moitié sont sociétaires de la cave coopérative Vignerons de la colline éternelle. Quant au mouvement général de conversion en bio, il est aidé par de bonnes conditions sanitaires, et des sols n’ayant jamais connu d’excès d’intrants.

Si l’association d’un vignoble de qualité et d’un site patrimonial est pour Vézelay un atout économique et touristique, le retour des ceps sur l’ensemble du site, notamment au pied de la basilique, aura redonné la touche finale à l’humanisation de ce merveilleux paysage.